• Le monstre

    Le Monstre !

      J'avais une dizaine d'années lorsque je croisai son chemin pour la première fois, c'était en 1890. Il était debout devant le portail d'un lycée pour filles de Paris. J'ai d'abord cru qu'il attendait quelqu'un mais comme personne ne venait, je l'ai pris pour un passant nostalgique, puis il partit. Je ne savais pas pourquoi mais cet homme m'avait marqué, peut-être par la tristesse mélangée à de l'avidité ou de la haine qui marquait son visage.

      Quelques années plus tard, je le recroisai. Mais dans un contexte tout autre. Nous étions tous les deux au milieu du parvis de la basilique du Sacré-Coeur encore en construction, et une foule de badauds s'était rassemblée. Un policier se tenait à nos côtés, il avait menotté l'homme. Cet homme...que les autres surnommait de toutes sortes d'effroyables noms. Le fou, l'impitoyable, le malsain, le monstre.

      La foule murmurait des insultes à son égard, alors que le policier annonçait à voix haute que l'affaire était classée et que le criminel, en l’occurrence l'homme, allait être mis au cachot. La foule applaudit mais moi pas. Ils ne voyaient en lui que le tueur, celui qui a tué sa propre fille dans un excès de folie, celui qui a dépecé des dizaines de jeunes filles après les avoir drogué et poignardé, je voyais bien dans leurs regards, le dégoût, la colère, la pitié, et le soulagement que procurait cet instant mais je ne pensais pas comme eux.

      Même si je me tenais à ses côtés en tant que victime, sa victime, mon jugement était différent. Certes il avait essayé de me tuer. Mais je ne voyais que l'homme ténébreux à la beauté monstrueuse qui était rongé par la culpabilité d'avoir tué sa fille, par la tristesse de sa perte, par la colère dévastatrice qui l'a poussée à se venger sur toutes les jeunes filles de l'âge de son enfant perdue. Il regardait de ses yeux gris, froids comme le métal, la foule rire de son sort sous son nez aquilin, le visage complètement impassible alors qu'à l'intérieur une tempête de sentiments tous contradictoires, faisait rage. C'était un homme normal que la folie avait prit en otage.

      Alors que le policier l'emmena loin, très loin de la place. L'homme tourna son visage vers moi et me lança un sourire qui me donna la chair de poule. J'étais et resterais sa prochaine victime, j'avais le malheur d'être née la même année que sa defunte fille et l'affreuse malchance d'être brune aux yeux verts, comme elle.

      Mais je ne recroisai plus jamais le chemin de celui qu'on affubla du surnom de l'homme-monstre, puisqu'il fut retrouver pour mort dans sa prison. Selon les rumeurs, il aurait été empoisonné. Ainsi l'histoire du tueur de jeunes filles fut classée et scéllée à jamais.


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